UNE ESTHÉTIQUE DE LA BONTÉ

Chroniques de libres pensées créées à partir d'une citation d'auteur
par Dyane Raymond

mercredi 21 novembre 2012


« La nature du matériel n’a aucune importance, la seule grande affaire c’est ce qu’il produit. Le matériel c’est du marc de café, des boules de cristal, des entrailles d’animaux, des vols d’oiseaux. On peut prendre des pots, des rois, des épluchures. Soi. Des mots. Un jour l’un un jour l’autre. » Christiane Rochefort


Ainsi tout est bon au départ. Le temps reconnu coupable s’enfuit dans une autre dimension. L’écriture s’amorce dans l’errance, les allers et retours, les détours, les hasards, les tentatives d’évasion qui achoppent, les grains de sable qui s’amassent un à un. La spatio-temporalité se mue en activité ludique, et dans cette joie, la liberté inestimable de l’action inutile. Le train se met en marche vers une destination inconnue, ignorée, imprévisible.
Le rassemblement du mot à mot, du matériau et de la densité formelle du récit devient alors ouvrage de patience et de persévérance.
J’écris dans l’espacement, le souffle court. J’essaie de toujours me reconnaître, de démêler le vrai du faux, le vulgaire du noble. Il faudra faire confiance à l’instinct. Laisser pénétrer dans le texte des intrus sans être assurée de leur probité. Prendre ce risque-là. Être entraînée sur de fausses pistes et se réveiller complètement amochée sur le bord d’une route qui ne mène nulle part. Ramper dans la broussaille parasitaire et envahissante. Retourner au langage et mettre ensemble des mots simples. Le rouge de la fardoche imprimé néanmoins dans le texte pour toujours, comme une blessure peut-être, ou un creuset.


Avant d’atteindre quelque grâce, on entendra le hurlement du silence. On apprendra à créer une écoute. Ça signifie seulement que, parfois, quelque chose arrive. Au moment de l’écriture, ce n’est plus la pensée qui intervient, mais le geste, l’acte. Les mots se mettent en place, et il arrive, oui, qu’on soit étonnée.

mercredi 14 novembre 2012


« Oh ! Les milliers de choses qui nous sont nécessaires pour écrire ne fût-ce qu’une seule phrase ! » Virginia Woolf


Au commencement, il n’y a rien. Et il y a tout. Le néant et la vie s'amalgament en une masse indistincte comme noyau de l’écriture.  Le sang, l’oxygène, la matière façonnent le devenir de l’écriture. On veut aller au-delà des vulgarités quotidiennes, des peurs imprécatoires, des contingences plébéiennes, tout en sachant très bien que c’est avec ce sang noir, cette suie, autant qu’avec l’instinct, l’intégrité, le courage qu'un texte se construit.

L’écriture est le surgissement du vivant dans l’instant du texte. Le moment d’une vérité qu’on ne peut plus dissimuler. Une vérité travestie toutefois par et dans le langage qui dévoilera le propos, l’histoire, la forme et le fond de l’écrit. Il n’existe plus qu’une réalité, qui est celle soutenue par le texte dans un mouvement irrationnel à plusieurs dimensions ne se laissant entraver ni par les paradoxes ni par les contradictions, dans les tremblements d’une durée fugitive.
De l'idée de surgissement, je retiens les sens de son origine latine : mettre debout, se lever, ressusciter ou s’insurger. Car selon moi, dans l’écriture, il s’agit aussi de cela, élever les mots jusqu’au langage, leur donner une autre vie ou subir leur rébellion pour les mener vers des vérités indicibles que l’on porte en soi.

Quand j’écris j’entre dans une méditation, dans l’étirement d’un souffle incantatoire, dans quelque ivresse périlleuse, quelque hébétude, où rien ne m’est plus familier. Un temps qui soudain perd toute spatialité. Un temps où le langage devient une alchimie, et dans lequel j’ai pénétré sans le savoir et en toute conscience. C’est une dimension univoque. Ici, je suis à la fois nombreuse et entièrement seule. Solitude et errance poursuivies avec insistance, pour trouver un chemin. Je peux me laisser distraire par l’immobile, mais je ne peux me soustraire à moi-même et au texte.
Les yeux braqués dans le regard de l’autre, écrire met des mots sur le dévoilement, sur un visage, sur des non-dits...


mercredi 7 novembre 2012


« Je me suis dit : <je vais aller voir. Je vais aller voir ce que j’ignore. Mes lèvres vont trembler. Je vais souffrir. Pourquoi pas ?> » Pascal Quignard


Bonitas verborum : la bonté du verbe dans laquelle l’être inscrit sa valeur se déploie, s’ouvre. Le don accordé engendre la réciprocité entre le Je et l’autre, entre l’écrit et le lu.
La bonté qui m’intéresse traverse l’être jusqu’à l’âme, elle permet l'ouverture et comprend les incohérences et ses conséquences. Je ne m’attarde pas tant à la bonté intérieure de l’homme qu’à l’horizon de sa rédemption. La bonté, à l’inverse du mensonge, est exempte de défiguration, même si la vérité qu’elle révèle est souvent insaisissable. Elle serait plutôt une transfiguration, une lente et difficile conversion d’une pensée dans le mot à mot de l’écrit. Cette bonté ne se présente pas comme une éthique de la vertu où sa valeur sémantique supposerait un jugement par rapport à une norme sociale et individuelle dans lequel l’artiste justifie ou condamne.
Pour ma part, il m’importe d’être exacte, en fuyant l’immédiate apparence, la spéculation, les prétextes, et en tentant d’offrir à l’écrit une dimension primitive d’ouverture. L’écriture, bien au-delà de l’affairement, s’expose, et s’oppose aux certitudes. La force du texte se mesure constamment à elle-même, n’avance pas dans un sens unique. Je ne peux décrire une pensée ou une posture d’écriture que partiellement, par strates.  La bonté échappe à son rôle de vertu quand survient le point du rupture, le moment de la dérive, quand l’écrit, fragile, se tourne vers l’autre, risquant de nous échapper et ne nous apportant d’autre assurance que celle d’une relativité pénétrante. Il arrive toujours que l’autre que je cherche à atteindre ne soit pas touché, qu’il n’arrive rien, rien d’autre que des mots à l’étalage. N’oublions pas tout de même que ce qui est donné ou reçu n’intervient pas toujours immédiatement, et doit d’abord rencontrer un regard, une pensée, revenir à sa source, effectuer des allers et retours. 
Écrire n’est pas un don, une qualité naturelle, cela force chacun de mes membres, renvoie mon Moi, à ses peurs et à sa pauvreté.
La pensée, elle, s’inspire de la Nature, en provient et ne procède pas de façon arbitraire ; c’est une expérience spirituelle empreinte de contradictions et de conscience divisée.


Ce que tu ressens alors n’est pas une joie ivre, mais un jaillissement presque brûlant, une réception saisissante d’un lieu vivant en toi, construit, engendré par le dynamisme de la bonté du texte. Ainsi ta vision du monde devient un dépassement et tes sens ne reproduisent plus ce qu’ils connaissent, mais transcendent la matière en quelque chose qui m’atteint, me revient. Un arc-en-ciel peut-être. Ou une montagne. Tu es un ange. Un enfant. L’âme du monde.

mercredi 31 octobre 2012


« L’amour affronte la Mort, lui seul, non pas la vertu, est plus fort qu’elle. […] La forme, elle aussi, n’est faite que d’amour et de bonté. » Thomas Mann

Nulle part, et puis là parmi les hommes, parmi les femmes. Seule. Vide infiniment.  Dans un lieu ouvert, intact. L’espace circulaire de l’atelier. Tout donner. Les immontrables pleurs. Des larmes cendrées qui s’échappent, sans heurt, tracent des sillons, une voie d’où irradie une lumière. Un état consolateur des béotismes du quotidien. Un état de prière traversé par un passé imprévisible et un présent agité, traversé par la faim.

Une parole libre et sauvage ne se laisse pas toujours approcher facilement.  Une parole qui rapproche de la bonté, de la nature, de la force des choses. N’est-ce pas de cela dont il est question ; allers et retours entre la disparition et le possible, entre l’éblouissement et l’humilité, entre la défaite et le recueillement ? De part en part, entre soi et l’autre se faufile un sens, celui-là même créé par la faille qui existe, pour un temps, au-delà de la peur. Sans l’autre, je n’aurais peut-être pas peur, et je n’écrirais pas.

La pensée, la connaissance, l’art sont dans la nature, dans le mouvement, le vivant. Quand j’écris, je veux entendre le bruissement de l’eau, pister l’animal, caresser la mousse sur l’écorce ; j’extirpe de la terre les pierres et les mauvaises herbes qui entravent le lent travail de germination. À genoux, les mains plantées dans la matière, je ne crains pas de me salir.
Ma peur ne m’apprend rien, elle me rend plus attentive, plus humble, pas calme, mais consentante. Écrire est un vent de tempête. J’avance difficilement, franchis quelques obstacles. J’insiste. Ne lâche pas prise facilement.

Un souvenir d'enfance : Nagasaki, une bombe a éclaté ce jour-là dans un roman que je lisais, provoquant une béance, une ouverture au monde insoupçonnée et insoupçonnable. À partir de ce jour, j’ai voulu voir Nagasaki, le monde, sa douleur. En percevant ce cri du monde, j’ai été envahie par un sentiment précis, extrême, innommable à l’époque. Et que j’appelle aujourd’hui bonté : une présence tatouée au centre de la blessure.

Pour Renelle et Patricia : lac Aylmer, 26 octobre 2012

Quand on pense à la bonté, on se heurte à l’ambiguïté d’un sens moral. La vie n’est pas douce, loin s’en faut ; violente et déconcertante le plus souvent. Alors ma voix ne peut pas être autosuffisante, mon regard satisfait.

L’amour surpasse la mort et syncrétise la forme en une combinaison, une fusion d’éléments fragmentaires, précaires et inachevés, essentiels dans le travail d’atelier. Le disloqué, le perdu témoignent de la transmutation de la mort en amour.
Le texte obéit à la nécessité, à la souffrance qui pèse sur lui et qui, dans l’effort, se rebelle contre le désespoir et la déréliction.  On entend une musique, la présence se rapproche, rend caduque la peur et possible, par conséquent, le langage. Sa manifestation. Excès, censure, violence versus perceptibilité, délestage, chant. 

mercredi 24 octobre 2012


« […] (tant que nous vivons orphelins mais créateurs, créateurs, mais abandonnés…). » Julia Kristeva

Longtemps, l'écriture ne m'a intéressée que sous une forme romanesque, une linéarité construite avec force, comme un mur. Et c’est lorsqu’il m’a fallu abattre ce mur, me pencher pour en recueillir les débris, les miettes, que j’ai senti que s’effectuait pour moi un travail d’écriture formel dans lequel les éclats, les brisures forment un enchevêtrement, un désordre, une cohérence. Une bonté violente et forte où il y a de la place pour du moi et de l’autre : une transmutation de moi vers l’autre.

Les mots ne sont pas des signes muets, ils parlent de dépossession et de la perte qu’ils supportent. Un tableau, un texte, une musique ne peuvent atteindre que s’ils sont exacts. Dans ce lent et très long processus de dépossession de soi, pour forger une pensée critique et intime, la structure du texte devient sa posture et son engagement, l’atelier réel de l’écrivain.

Je plante mes mains dans la terre. Elle s’incruste sous mes ongles, assèche mes mains, macule ma robe. Ce que je sème est minuscule et malgré l’effort, je ne suis jamais assurée qu’il y aura une éclosion. Ça signifie que j’œuvre dans le doute, loin de toute exubérance.
Je tiens parole, mais je ne fais pas de promesse. La réalité dans laquelle j’écris est fragile, cherche à tout moment à se dérober. Les mots des autres constituent le moteur de mon agir créateur qui commence dans le silence, la lenteur, l’ombre. Mon écriture est imparfaite, mouvante ; elle me ressemble.

Je résiste rarement aux tentations, et les risques que j’accepte de courir ne m’empêchent ni d’avoir peur ni d’avancer.  Je ne connais pas de certitude. Même quand j’ai l’air de.

Je termine un texte pour le destiner à l’autre, mais ne le finis pas, il restera imparfait, dû. Je ramasse tout ce que je trouve,  des trésors dans les ruelles, des mots sur des bouches que je ne goûterai jamais.
La pureté de mes intentions n’est pas limpide. Je ne sais qu’être fidèle et sincère. Lorsque j’écris un monstre grogne, l’angoisse de devoir me mesurer à lui me fait sortir de l’épure, je ne respecte plus ni plan ni règle. J’abandonne la bataille, je perds la guerre. Mon corps flotte dans l’apesanteur de la mort : objet, matière, désir entravent son passage. La lenteur circule en moi et me garde en éveil. Je n’ai que cette lumière pour me guider, une lueur sur la ligne des pages écrites. Le temps happé n’a plus de fin et l’espace à voir est celui de la musique quand je la traverse enfin. Je ne m’enfuis pas, je fais face à mon ignorance. Les ratures et les effacements sont une part importante du texte inachevé, ils le divisent et l’unifient.
Je m’exalte. Je m’endors.



mercredi 17 octobre 2012


« Venez m’aimer.
   Venez.
   Viens dans ce papier blanc.
   Avec moi. » Marguerite Duras

Elle part. Recommencer le voyage. Encore et encore. Tendre la main pour recevoir l’eau de pluie. Faire l’amour dans l’ombre de la ville.
Elle sème des cailloux. Nage longtemps. Roule en voiture jusqu’à la mer. Elle n'a pas eu d’enfant.
Elle marche. Seule.
Ramuz a écrit : Il n’y a que deux choses qui intéressent : l’amour et la mort.

*
Elle a six ans. C’est un jour d’été radieux.
Le dimanche, le père déplie le toit de sa décapotable et emmène la famille manger chez Saint-Hubert barbecue.
26 décembre 1971. Avec son amie Lucie, elle va au cinéma voir le dernier film de Claude Jutras, Mon oncle Antoine, au théâtre Saint-Denis.

*

Elle sirote un thé à la menthe dans un café d’Oujda en regardant les Jeux olympiques de Montréal à la télévision.
*

C’est le printemps, à quatre pattes dans une pièce climatisée sans fenêtre, elle classe de la paperasse dans des chemises numérotées.

Un jour, sur un sentier des Alpes françaises, elle a croisé une fourmilière géante de presque un mètre de haut : fascination et danger.

Elle pense à une sœur qu'elle a peu connue. La vive intelligence de son sourire d'enfant sur la photo. Le mensonge, devenu le moteur de sa vie. L'entrave que la mère lui avait léguée en héritage.  L'absence d'un amour vrai. Un gâchis.

*

Il est 5 h 13 du matin. Comme un départ en voyage. À chaque fois, même si le billet est dans le sac, le passeport en règle, les devises achetées, la valise presque bouclée, elle a peur. 
Tout à coup ce tremblement intérieur, juste avant.
Le vide bée devant elle.
Elle est dans l’inconnu. Quelques heures avant le départ.

Lorsqu’elle mourra, elle sera délivrée de la vie ; même si elle ne cherche pas à hâter cette délivrance. Elle sera violente comme tout arrachement.
Au début de l’été, et elle sera triste. Elle n’entendra plus la musique.


mercredi 10 octobre 2012


« Une ivresse s’empare de celui qui a marché longtemps sans but dans les rues. À chaque pas, la marche acquiert une force nouvelle ; les magasins, les bistrots, les femmes qui sourient ne cessent de perdre de leurs attraits et le prochain coin de rue, une masse lointaine de feuillage, un nom de rue exercent une attraction toujours plus irrésistible. Puis la faim se fait sentir. Le promeneur ne veut rien savoir des centaines d’endroits qui lui permettrait de l’assouvir. Comme un animal ascétique il rôde dans des quartiers inconnus jusqu’à ce qu’il s’effondre, totalement épuisé, dans la chambre qui l’accueille, étrangère et froide. » Walter Benjamin

À la fin des années 1980, je vivais à Paris, je n’avais pas trente ans. Je n’aimais pas aller au bord de la Seine. Ce n’était pas l’eau, pas la profondeur. Mais le vide. L’espace qui sépare les deux rives, les coupe l’une de l’autre en une véritable déchirure. J’aimais la place de la République, large d’horizon, tournoyante, bigarrée ; la traverser, m’enfiler dans la petite rue du Faubourg du temple qui, en montant, deviendra la rue de Belleville, plus exiguë encore, où je me mêlais à l’essaim familier des habitants du quartier autour des étals de viandes, légumes, vêtements, chaussures, objets hétéroclites. Les odeurs. Les couleurs. La promiscuité.

J’y suis retournée il y a quelques années. 
En quittant la rue des Pyrénées pour descendre la rue de Belleville, je remarquai, sur la face latérale d’un immeuble, une murale en trompe-l’œil qui n’était pas là auparavant sur laquelle un ouvrier installait un tableau noir où était inscrit : il faut se méfier des mots.  Je me suis souvenue que mon ami Paul m'avait déjà envoyé une photo représentant cette image et je pensai aussi à Walter Benjamin et à son livre splendide des passages parisiens. 
Sur la rue Oberkampf, tombait une pluie fine, drue et froide. Le temps n’avait plus besoin de la mémoire, ma main sur elle sentait bien la marque rugueuse de la fêlure, il n’y avait plus deux temps et deux espaces, j’étais entière.

Dans les rues étroites, sur les places et sur les boulevards parisiens, je suis et resterai toujours sans protection. Je ne peux qu’avancer : immobile, le froid me pénètre, la chaleur m’écrase, le paysage se fige. Je remarque à peine l’architecture des immeubles, les visages ; je suis attentive aux pavés au milieu de la rue où je préfère marcher plutôt que sur le trottoir si peu large que deux personnes ne peuvent s’y croiser ou avancer ensemble. La rue plus qu’un dehors, est un dedans. Un espace, telle une scène de théâtre, ceint et ouvert à la fois où il n’y a que du réel ; sa force et sa beauté.


Là comme ailleurs, mon attention se porte sur le Rien. Cela participe d’un égarement fondamental, d’une part de soi abandonnée à la dérive, au cri, ou à la parole parfois quand elle est intime et silencieuse.
À Paris, chaque fois que j’y retourne, je cherche à retrouver l’immobile, l’île déserte des premières fois que je voyais comme un abri, une solitude habitée.  Mais tout mouvement possède une force d’attraction plus grande encore, qui mène vers ailleurs, dehors, même à l’intérieur de soi. Le plein ne comble pas le vide. 
Rien possède-t-il des limites ?